Partisan No15 • Le 13 janvier 2012
Devant la progression de la guérilla maoïste et la mobilisation de plus en plus importante des masses populaires dans certaines régions du pays, l’État indien a réagi en déclenchant, il y a un peu plus de deux ans, une vaste opération de répression tous azimuts, connue sous le nom de «Green Hunt».
Déjà, en 2006, alors que son gouvernement s’affairait à multiplier les «zones économiques spéciales» accordant aux sociétés transnationales le droit de piller les ressources minières et forestières immenses que compte le pays, le premier ministre Manmohan Singh qualifiait la guérilla maoïste de «plus grave menace pesant sur la sécurité intérieure de l’Inde». Deux ans plus tard, la mobilisation des paysannes, paysans et Adivasis (aborigènes) dans la région entourant le village de Lalgarh, dans l’État du Bengale-Occidental, achevait de convaincre le gouvernement qu’il devait agir pour sauvegarder les intérêts des grands capitalistes.
L’opération Green Hunt, c’est d’abord et avant tout le déploiement de plus de 100 000 soldats, policiers et paramilitaires, chargés de «nettoyer» les principales zones d’influence des «naxalites» (c’est ainsi qu’on appelle les maoïstes en Inde, en référence au nom du village d’où est parti un soulèvement paysan historique en 1967). La stratégie est simple et rappelle celle que l’impérialisme américain et le régime réactionnaire sud-vietnamien ont utilisée contre le Viêt-Cong: décapiter la tête du mouvement de résistance, en procédant au besoin à des assassinats sélectifs (on rapporte qu’environ la moitié des membres du comité central du Parti communiste de l’Inde [maoïste] ont été arrêtés ou assassinés depuis sa fondation en 2004); puis, si cela ne suffit pas à éradiquer le mouvement, pratiquer la politique de la terre brûlée, c’est-à-dire éradiquer le terreau à partir duquel il se nourrit.
Des sources indépendantes rapportent ainsi la disparition ou l’élimination de 30 à 40 personnes par semaine, uniquement dans les zones où les populations aborigènes sont concentrées, depuis le déclenchement de l’opération Green Hunt. L’armée a établi des camps jusque dans les forêts; elle a fermé les écoles et pris le contrôle des édifices publics, qu’elle utilise comme bases d’opération. Les témoignages se multiplient sur les atrocités commises par l’armée, la police et les paramilitaires, notamment quant à l’utilisation systématique du viol comme arme de guerre.
La romancière Arundhati Roy, qui s’est toujours montrée critique envers les maoïstes, a passé quelques semaines dans une zone de guérilla, début 2010, pour y recueillir des témoignages et constater de visu ce qui s’y passe. Le magazine Outlook a publié son récit dans son édition du 29 mars 2010, sous le titre «Walking With the Comrades» («Ma marche avec les camarades»). Elle y raconte avec force détails la répression sordide subie par les populations tribales et les conditions de vie intolérables qui sont leur lot. Ayant constaté le caractère profondément populaire de la guérilla maoïste, elle réfute aussi les allégations de ceux qui prétendent que les masses sont «prises entre deux feux».
Arundhati Roy conclut qu’«en institutionnalisant l’injustice comme il le fait, l’État indien a transformé ce pays en une poudrière de troubles massifs. Le gouvernement se trompe complètement s’il pense qu’en effectuant des ‘assassinats ciblés’ pour ‘décapiter’ le PCI (maoïste), il arrêtera la violence.»
Tandis qu’elle représente environ 17% de la population mondiale, on évalue que l’Inde compte plus du tiers de toutes les personnes pauvres. D’après la Banque mondiale, 42% des quelque 1,2 milliard d’Indiennes et d’Indiens survivent avec moins de 1,25$ par jour. Une étude réalisée par les Nations unies affirme pour sa part que 72% de la population y vit avec moins de 2$ par jour.
Ce sont cette situation et les conditions horribles qui sévissent dans ce pays qui nourrissent la guerre populaire. L’opération Green Hunt répandra la terreur et fera sans doute des milliers de victimes; mais au bout du compte, les aspirations du peuple à la libération, qui s’expriment déjà par un profond mouvement révolutionnaire, finiront par l’emporter.
