Un front uni révolutionnaire pour le 1er mai
DRE No17727 avril 2008[web ou pdf]

Voici des extraits d’un article de José Carlos Mariátegui, publié à l’occasion du 1er mai 1924. Fondateur du Parti communiste du Pérou, Mariátegui fut un des premiers marxistes d’Amérique, dont il demeure l’un des plus importants.

Le Drapeau rouge-express

Partout dans le monde, le 1er mai est l’occasion d’affirmer l’unité du prolétariat révolutionnaire; c’est une journée qui rassemble les travailleurs et travailleuses organiséEs dans un immense front unique international. Ce jour-là, le célèbre mot d’ordre de Karl Marx résonne partout: «Prolétaires de tous les pays, unissez-vous». […]

Le 1er mai n’appartient pas à une seule Internationale; c’est le jour de toutes les Internationales. Socialistes, communistes et libertaires de toutes tendances se confondent et s’entremêlent en une seule armée, qui marche vers la lutte finale. Cette journée, en somme, constitue une affirmation et la constatation que le front unique prolétarien est possible en pratique, et que sa réalisation ne fait obstacle à aucun intérêt, ni à quelque exigence du moment. […]

Le mouvement prolétarien, il faut se l’avouer, est encore trop fragile et limité pour que nous pensions à le fractionner et le scissionner. Avant que l’inévitable moment de la division n’intervienne, il nous faudra réaliser un certain nombre de tâches communes et pas mal de travail solidaire. Nous devons travailler avec persévérance. Il nous faut par exemple élever la conscience de classe et le sentiment de lutte de classe parmi le prolétariat péruvien. Cette tâche appartient autant aux socialistes, aux syndicalistes, aux communistes qu’aux libertaires.

Nous avons le devoir de semer les germes du renouveau et de diffuser les idées de la lutte de classe. Nous devons éloigner le prolétariat des organisations jaunes et des institutions qui prétendent faussement le «représenter». Il faut lutter contre les attaques de la réaction et la répression qu’elle déploie. Il faut défendre les tribunes, la presse et l’organisation du prolétariat. Nous devons soutenir les revendications des Autochtones, qui vivent sous l’esclavage et l’oppression. En accomplissant ces devoirs à la fois élémentaires et historiques, nos chemins se retrouveront et convergeront vers notre objectif final.

Précisons que le front unique n’exige ni la disparition de notre personnalité, ni la désaffiliation de ceux et celles qui le composent. On ne saurait le confondre avec la confusion et l’amalgame de toutes les doctrines en une seule et unique doctrine. C’est une action de contingent, concrète et pratique. Le programme du front unique considère exclusivement la réalité immédiate, en-dehors de toute abstraction et de toute utopie. Préconiser le front unique ne signifie donc pas de préconiser la confusion idéologique.

Au sein du front unique, chacun doit conserver son affiliation et ses idées propres. Chacun continue à travailler pour son propre credo, mais nous affichons notre solidarité de classe; nous sommes unis par une même volonté révolutionnaire, par la lutte contre l’ennemi commun et une même passion en faveur du renouveau. Former un front unique, c’est adopter une attitude solidaire face à une situation concrète, un besoin urgent. Il ne saurait être question de renoncer à notre doctrine ni au rôle que nous jouons au sein de l’avant-garde; la variété des tendances et la diversité idéologique sont inévitables dans cette immense légion humaine qu’on appelle le prolétariat.

L’existence de tendances et de groupes définis et distincts n’est pas un mal; au contraire c’est le signe d’une période de maturation du processus révolutionnaire. Ce qui importe, c’est que ces groupes et tendances sachent s’entendre face à la réalité concrète à laquelle nous sommes confrontés. […] On ne doit pas utiliser nos armes et perdre notre temps à se blesser les uns les autres; il faut plutôt combattre l’ordre social et ses institutions, ses injustices et ses crimes.

Essayons d’agir comme une seule avant-garde, qui unisse tous ceux qui luttent pour un monde nouveau. Les exemples qui nous arrivent de l’étranger à cet égard sont nombreux et magnifiques. Le plus récent est certainement celui de Germaine Berthon, cette anarchiste qui pointa son revolver et tira avec détermination sur un organisateur et dirigeant de la terreur blanche, cela, afin de venger l’assassinat du socialiste Jean Jaurès. Les esprits nobles, élevés et sincères de la révolution respectent au-delà de toute barrière théorique la solidarité historique de son geste. […]